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Nous vous saluons, vénérables frères, chers fils et chères
filles qui êtes venus si nombreux en cette basilique à l’occasion de la
béatification de Mère Marie-Eugénie Milleret, fondatrice des religieuses
de l’Assomption. Avant de porter notre regard sur elle, sur sa figure
et son message qui sont d’une brûlante actualité - nous le ferons dans
quelques instants, en nous adressant en français à tous ceux qui aujourd’hui
nous écoutent -, nous voulons souligner la valeur toute particulière de
cet événement.
Depuis la solennelle ouverture de l’Année sainte, nous avons déjà célébré
d’inoubliables moments de plénitude de la vie de l’Eglise. Mais aujourd’hui,
cette première béatification du Jubilé, outre qu’elle agrémente par son
éclat le cours heureux de ses célébrations extérieures, met en lumière
sa signification essentielle, substantielle qui constitue le programme
que nous avons tracé pour toute l’Eglise : réconciliation, renouveau,
primauté du spirituel, ferveur de la charité, développement de l’apostolat.
Ainsi que nous le disions dans la Bulle d’indiction : "l’Église, en annonçant
l’Année sainte, présente à tous les hommes de bonne volonté ce sens de
la vie, sa dimension en quelque sorte verticale, à laquelle se réfèrent
leurs désirs et leurs recherches d’un bien absolu et vraiment universel,
en dehors duquel il est vain d’espérer voir les hommes trouver une possibilité
d’union mutuelle ou ta garantie d’une vraie liberté." (Apostolorum limina,
I ; AAS 66, 1974, 293)
Or la figure que nous proposons aujourd’hui à l’attention du monde et
à la vénération de l’Eglise est, comme les autres qui suivront, l’illustration
vivante de ce programme, ardu certes, car ses exigences sont sévères,
mais éloquent par son efficacité sur le plan social et humain.
Elle nous montre d’une façon persuasive que la sainteté - à laquelle invite
si fortement l’Année appelée sainte par antonomase - est non seulement
possible pour les forces humaines, mais réelle est vraie ; et que sa présence
cachée au milieu du monde est forte et bienfaisante. Telle est la grande
leçon qui nous introduit au rite que nous célébrons.
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Paul VI a ensuite poursuivi en français :
Frères bien-aimés et chers fils,
En ce jour si attendu de tous, notre cœur vibre à l’unisson du vôtre,
alors que nous célébrons les mérites de Mère Marie-Eugénie Milleret. Nous
vous saluons d’abord, chères religieuses de l’Assomption, chères élèves
et anciennes élèves de leurs Maisons d’éducation, et tous leurs amis venus
de France et du monde entier. Nous voulons également saluer à un titre
particulier le cardinal archevêque de Paris, cité où la Bienheureuse mûrit
son projet de vocation et implanta ses premières fondations. Il a lui-même
contribué à faire connaître sa personnalité. Nous sommes heureux de lui
confier ce matin la présidence de cette célébration eucharistique au coeur
même de l’Eglise du Christ que Mère Milleret a passionnément aimée.
Mais d’abord, faut-il rappeler ce qu’est une béatification ? C’est une
déclaration officielle du Saint-Siège qui vient après un long examen et
permet à une Église donnée ou à une famille religieuse particulière de
rendre un culte à un serviteur ou à une servante de Dieu, jugé digne d’un
si grand honneur.
Notez-le bien : il s’agit d’un culte sacré, en étroite dépendance du culte
que nous rendons à Dieu le Père, par le Christ, dans l’Esprit-Saint. Lui
seul est saint : Tu solus Sanctus ! C’est en lui que le culte des bienheureux
trouve sa seule source. "Mirabilis Deus in sanctis suis". C’est ce qui
fait d’ailleurs l’intérêt sans commune mesure de l’histoire des saints.
Si la biographie des grands hommes, des personnalités singulières, sont
pour nous l’objet d’une étude profitable ou même d’admiration, combien
plus la connaissance des vies humaines dans lesquelles transparaissent
l’image même de Dieu et son action, autrement dit cette beauté et cette
perfection que nous appelons la sainteté !
- Enfance et cheminement d’une vocation
Mais quelle est donc cette figure que l’Eglise présente aujourd’hui à
notre vénération ? En refermant la biographie de Mère Marie-Eugénie, nous
avons éprouvé l’émerveillement qui naît de la certitude que Dieu agissait
puissamment dans son âme, et de manière inattendue. En effet, à la différence
d’une sainte Thérèse de Lisieux portée très tôt vers le don total par
la foi remarquable de ses parents et l’exemple de ses soeurs déjà rentrées
au monastère, la petite Anne-Eugénie Milleret, née à Metz en 1817, est
fille d’un père acquis aux idées de Voltaire et d’une mère sans grande
conviction religieuse. C’est en recevant l’Eucharistie pour la première
fois, le 25 décembre 1829, qu’elle fera cependant une expérience intime,
rapide, inexplicable, inoubliable de "l’infinie grandeur de Dieu et de
la petitesse humaine". Quelle lumière pour ceux qui douteraient de l’opportunité
de la Pastorale de l’enfance !
Anne-Eugénie va commencer une route qu’elle identifiera progressivement
et vivra de plus en plus profondément, jusqu’à sa mort, en 1898. Des épreuves
particulièrement nombreuses l’associeront à la passion et à la résurrection
du Christ : la disparition précoce de son frère Charles et de sa soeur
Elisabeth, l’écroulement complet de la fortune familiale la séparation
de ses parents, la mort de sa mère très chère, victime du cholera. Cette
adolescente de quinze ans, privée du soutien maternel, placée dans une
famille mondaine de Chalons et ensuite chez des cousins habitant Paris,
traverse des crises de solitude et de tristesse. Ces souffrances écrasantes
amplifient ses interrogations angoissées sur le sens de la vie et de la
mort, et la prédisposent aussi à écouter la voix du Seigneur.
Les conférences de Carême du P. Lacordaire résonnent alors dans le coeur
d’Anne-Eugénie. Plus tard, elle l’écrira elle-même au célèbre Dominicain
: "Votre parole répondait à toutes mes pensées..., me donnait une générosité
nouvelle, une foi que rien ne devait plus faire vaciller... J’étais réellement
convertie et j’avais conçu le désir de donner toutes mes forces, ou plutôt
toute ma faiblesse à cette Église qui seule désormais avait à mes yeux
le secret et la puissance du bien." (Cf. Feu vert... au bout d’un siècle,
de Marie-Dominique Poinsenet, Ed. Saint-Paul, Paris-Fribourg,1971i, p.
20.) Et très souvent elle répétera : "Ma vocation date de Notre-Dame".
Mais comment la réaliser ? Cette jeune fillemûrie plus que d’autres par
la vie, énergique, extrêmement ouverte aux besoins sociaux de son temps,
admire vivement les catholiques qui ont pris conscience des mutations
de leur époque : La Mennais, Montalembert, Ozanam. Cazalès, Veuillot.
Dans ses notes intimes, elle avoue : " Je rêvais d’être un homme pour
être comme eux profondément utile." Certes. l’égoïsme et la médiocrité
de son propre milieu social la consternent, et pourtant elle voudrait
contribuer à poser des structures nouvelles de liberté, de justice, de
fraternité. Elle rejoint en cela l’effort du catholicisme social du XIX°
siècle, après la tourmente révolutionnaire et dans une Église demeurée
dans son ensemble très nostalgique du passé.
Or, voici que se précise le plan mystérieux du Seigneur. Un autre prêtre
débordant de zèle, l’abbé Combalot, repère les qualités exceptionnelles
de sa pénitente et ne tarde pas à lui dévoiler son projet de fondation
d’une congrégation dédiée à Notre-Dame de l’Assomption, dont les membres
allieraient la contemplation et l’éducation. Elle aura pourtant à souffrir
de l’autoritarisme de son conseiller, au point de devoir s’en affranchir.
Mais la Providence lui ménagea le soutien éclairé du célèbre abbé d’Alzon,
qui devait bientôt fonder lui-même les Pères .de l’Assomption. Autre épreuve
: l’autorité ecclésiastique manifeste des inquiétudes pour un projet qui
ne semble pas réaliste. Mère Marie-Eugénie demande un délai de réflexion.
Et sa réponse sera d’ouvrir à Paris le premier pensionnat de la congrégation
au printemps de 1842. Le petit arbre qui avait faillit mourir pousse bientôt
des racines au-delà de la France, jusqu’en Afrique du Sud, en Angleterre,
en Espagne, en Italie, en Océanie, aux Philippines. N’est-il pas remarquable
de voir la congrégation trouver dès son départ une dimension internationale
? Aujourd’hui, mille huit cents religieuses travaillent activement au
règne du Christ, stimulées par l’exemple de leur Mère.
- Les religieuses de l’Assomption et la prière
Il est temps maintenant de regarder en face l’originalité de cette famille
religieuse. Mère Marie-Eugénie tient souverainement à ce qu’elle maintienne
deux axes essentiels : l’adoration et l’éducation. Ce qu’elle résumera
plus tard en deux devises ; " Laus Deo" et "Adveniat regnum tuum".
Elle s’en explique : "Des religieuses vouées par vocation à l’éducation
ont plus que d’autres besoin de se retremper dans la prière." Elle rejoint
ici Thérèse d’Avila : "Ne serait-ce pas une vaine prétention de vouloir
arroser un jardin en cessant de capter les eaux du puits ou de la rivière
?" "En cherchant quelle doit être la marque la plus caractéristique de
notre Institut, poursuit notre bienheureuse, je me trouve arrêtée à cette
pensée qu’en tout et de toutes manières, nous devons être adoratrices
et zélatrices des droits de Dieu. Vous êtes filles de l’Assomption. Ce
mystère, qui est plus du ciel que de la terre, est un mystère d’adoration...
S’il y a jamais eu une adoratrice en esprit et vérité, c’est bien la Sainte
Vierge." Foi, silence, oraison, union sont des mots qui reviennent spontanément
dans ses confidences et ses directives. Et, à sa suite, un véritable peuple
d’adoratrices atteste que Dieu est plus que tout et cherche dans la prière
prolongée la signification et la fécondité de son action. En somme. Mère
Milleret, qui a laissé converger vers elle et vers ses filles la spiritualité
de saint Augustin, de saint Benoît, de saint Jean de la Croix et de saint
Ignace, veut une famille religieuse passionnée de continuer le mystère
du Christ priant et enseignant. L’Evangile ne nous montre-t-il pas le
Christ s’imposant des temps de solitude et de prière prolongée, pour converser
avec Dieu, son Père. et rentrer dans son projet de salut du monde ? Aujourd’hui,
ou tant d’hommes ne prient plus, où tant d’autres, jeunes et moins jeunes,
ont faim et soif de silence et de prière, les religieuses de l’Assomption
peuvent beaucoup contribuer à faire découvrir ou retrouver les chemins,
de la prière, qui sont aussi des chemins de libération pour l’homme moderne
écrasé par une civilisation réductrice.
- Des religieuses éducatrices
Pour Mère Marie-Eugénie, en effet, cette dimension verticale est inséparable
d’un engagement au service des hommes. En fait d’engagement, il s’agit
principalement de l’éducation des jeunes filles : ce serait le trait caractéristique
des religieuses de l’Assomption. En un temps où beaucoup de femmes demeuraient
sans instruction ou n’avaient accès qu’à une culture superficielle, Mère
Milleret veut une éducation harmonieuse et complète de l’esprit et du
cœur. L’oeuvre qu’elle conçoit est tout le contraire d’une formation compartimentée,
où il y aurait d’un côté tes sciences profanes, d’un autre les bonnes
manières du monde, d’un autre encore quelques pratiques chrétiennes. Elle
vise une éducation de tout l’être dont Jésus-Christ soit le principe d’unité.
Cette formation intègre évidemment une culture profonde, digne de son
temps, avec des éducatrices très compétentes. Elle insiste non moins sur
l’épanouissement des vertus naturelles : simplicité, humilité, droiture,
courage, esprit de sacrifice, honneur, bonté, zèle. Elle a l’ambition
de former des âmes fortes, qui ne se laisseront pas emporter, au vent
des mœurs du temps, au gré d’une sensibilité romantique, des instincts,
des passions, comme risquerait de le faire une non directivité comprise
selon Rousseau (cf. l’Esprit de l’Assomption dans l’éducation et l’enseignement,
Desclée. Tournai. 1910. p. 120-138). Elle veut éduquer la volonté au vrai
sens de la liberté : "Faire connaître le Christ, libérateur et roi du
monde, c’est là pour moi le commencement et la fin de l’enseignement chrétien".
écrivait-elle à Lacordaire. Qui ne le pressent : notre société, comme
la sienne, a besoin de ces caractères bien trempés qui permettront aux
femmes d’accéder à toutes les responsabilités qui leur reviennent dans
la famille et dans la société. Mère Milleret demeurait très soucieuse
d’orienter vers l’action caritative et sociale : s’adressant à des jeunes
filles d’un milieu aisé, elle ne veut pas qu’elles s’enferment dans un
monde frivole et insouciant quand tant de gens manquent du nécessaire.
Elle provoque, chez elle et chez leurs parents, ce qu’on appellerait maintenant
une révision de vie. Toute cette éducation, faut-i ! le redire, veut être
imprégnée de foi, axée sur la recherche passionnée de la vérité qui est
en Jésus Christ. La Vierge y est présentée comme le modèle d’une vie toute
sanctifiée par l’amour de Dieu. Quelle lumière pour nous, chrétiens, qui
serions parfois tentés, dans un monde sécularisé. de séparer l’éducation
humaine de la foi !
Au terme de cet entretien, ne pensez-vous pas que Mère Marie-Eugénie
est notre contemporaine, par les problèmes qu’elle a vécus et les solutions
qu’elle a tenté d’apporter ? Les saints parce qu’ils sont les intimes
de Dieu, ne vieillissent pas !
Éclatez de joie, chères Sœurs de l’Assomption, et suivez avec une ardeur
juvénile les traces de votre Mère ! Et vous toutes qui constituez le monde
féminin, soyez fières et rendez grâces au Seigneur : la sainteté, cherchée
dans tous les états de vie, est la promotion la plus originale et la plus
retentissante à laquelle les femmes peuvent aspirer et accéder ! Quant
à vous, maîtres et maîtresses foncièrement dévoues de l’enseignement catholique,
renouvelez encore votre confiance dans les possibilités étonnantes des
communautés éducatives authentiquement chrétiennes ! Et nous nous tournons
avec prédilection vers les jeunes si nombreux en cette assemblée : vous
êtes en recherche du sens de votre vie, en recherche d’une alliance personnelle
avec le Dieu de Jésus-Christ. Pourquoi ne pas prêter une oreille attentive
au Seigneur qui appelle des ouvriers radicalement consacrés aux immenses
besoins de l’évangélisation ?
Cette cérémonie sera-t-elle sans lendemain ? Non ! Tous, nous retournerons
à nos tâches exigeantes, en emportant la nostalgie à la fois très humble
et très ardente de la sainteté ! Nous aimerons davantage contempler les
merveilles de la grâce divine dans la vie des saints, à la manière dont
nos chers fils de France peuvent admirer le flamboiement du soleil dans
les célèbres vitraux de Bourges, de Chartres et de Paris ! Avec notre
Bénédiction apostolique.
Sa Sainteté le Pape Paul VI
Saint Pierre de Rome
9 février 1975
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