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Les origines de l’Assomption
Marie Eugénie Milleret (1817-1898)
les défis de son temps et ses réponses
Dans "L’éducation à l’Assomption, Texte de référence", Paris 1998
Ce document est le premier chapitre du "Texte de Référence", fruit du premier Congrès International d’Education Assomption qui s’est tenu à la maison mère des religieuses de l’Assomption, 17 rue de l’Assomption, à Paris, du 15 au 25 juillet 1998.
- Une période marquée par de profonds changements :
1817-1898 : en ces 81 ans de la vie de Marie Eugénie, sept régimes politiques
se sont succédés en France. C’est une période troublée, riche de changements
et d’innovations, aux points de vue social, philosophique, artistique, ecclésial.
La Révolution française de 1789 a marqué une rupture avec le passé : les nouvelles
valeurs d’égalité, de fraternité, de liberté présagent la fin des monarchies,
en France et ailleurs en Europe.
Des philosophies nouvelles modèlent les mentalités et jettent le doute sur le
mode de connaissance : une nouvelle conscience de soi et de sa relation avec
les autres, saisit les esprits ; la nature humaine devient champ d’observation,
on s’intéresse de plus en plus à ses émotions et à ses passions.
Les écoles romantique, naturaliste et symbolique se succèdent, marquant la littérature
et la peinture, en mettant l’accent sur l’affectivité, les émotions, et l’imagination.
La méthode et la mentalité scientifique gagnent du terrain et façonnent les
esprits, aiguisant le conflit entre science et foi, laquelle était trop souvent
marquée par la peur de mal faire, le sentiment paralysant de son péché et la
crainte d’offenser Dieu.
L’industrialisation est en train de transformer non seulement les structures
économiques, mais aussi les styles de vie des sociétés, les relations humaines
et les ambitions.
Le philosophe allemand Hegel (1770-1831) avait proclamé une mystique du progrès,
mais les pauvres semblaient en payer le prix.
Les réformateurs sociaux et des théoriciens inventent le vocabulaire que Karl
Marx (1859-1913) rendra universel, théorisant et imposant ainsi une lecture
économique de l’histoire. Les ouvriers commencent à s’organiser, la France découvre
le prolétariat et la force des mouvements populaires.
Toute cette bourrasque qui traverse l’histoire apporte de profondes modifications
à la culture et déstabilise toutes les structures de la société : le gouvernement,
l’organisation sociale, l’économie, l’éducation, l’Eglise.
- Anne Eugénie, l’enfant et l’adolescente :
1830, Anne Eugénie a 13 ans. La Révolution de juillet est là : les banques
font faillite, Monsieur Milleret est ruiné.
Lamennais publie l’Avenir, journal dans lequel il se fait le porte-parole du
combat pour la liberté, surtout la liberté de l’enseignement. Pour lui, l’Evangile
doit pénétrer la vie, les institutions sociales et la politique.
C’est dans ce contexte qu’Anne-Eugénie fait sa première communion à Metz, à
l’Eglise Ste Ségolène.
A ma première communion, que j’ai faite seule et sans les préparations ordinaires,
j’ai senti aussi profondément que jamais j’aie pu faire depuis, une séparation
silencieuse de tout ce à quoi j’avais alors quelque lien pour entrer seule en
l’immensité de Celui que je possédais pour la première fois. [1]
1835, le Père Lacordaire inaugure les conférences de Notre Dame. Anne
Eugénie a 18 ans, sa mère est morte, il y a trois ans, emportée par le choléra.
Elle écrit :
Mes pensées sont une mer agitée qui me fatigue et me pèse,
... fatiguée de moi-même, je voudrais anéantir cette intelligence,
la faire taire, l’arrêter... [2]
Mon ignorance des dogmes et des enseignements de l’Eglise était inconcevable,
et pourtant, j’avais reçu comme les autres les instructions communes
du catéchisme, j’avais fait ma première communion avec amour,
et Dieu même m’y avait fait des grâces, qui avec votre parole, ont
été le fondement de mon salut. [3]
- Une conversion radicale du coeur et de l’intelligence :
1836, Anne Eugénie se convertit à Notre Dame en écoutant
le Père Lacordaire. Elle lui écrit plus tard :
Votre parole répondait à toutes mes pensées, elle expliquait mes instincts,
elle achevait mon intelligence des choses, elle ranimait en moi cette idée du
devoir, ce désir du bien tout prêt à se flétrir en mon âme, elle me donnait
une générosité nouvelle, une foi que rien ne devait plus faire vaciller... j’étais
réellement convertie. [4]
Elle vit une conversion, conversion radicale, non seulement de son coeur
mais aussi de son intelligence. Elle est éblouie par la lumière
du Christ et par la lumière du Royaume. Il s’agit d’abord d’une conversion
intellectuelle. Marie Eugénie parlera de la rénovation de (son)
intelligence. Elle continue ailleurs : Je tiens à ma foi comme à
quelque chose que j’ai découvert. [5]
La Vérité divine illumine et transforme ses propres ambitions,
son idéal et sa compréhension du monde. Son coeur s’enflamme de
la passion de la Vérité et de la cause de Dieu. Elle l’exprime
de cette manière : Donner toutes mes forces ou plutôt toutes
mes faiblesses à cette Eglise qui seule désormais à mes
ici-le secret de la puissance du bien. [6]
- La fondatrice : Anne Eugénie, 22 ans :
Anne Eugénie veut faire partie du monde nouveau qui naît et y trouver sa place.
Elle renonce à son confort pour se donner à la mise en oeuvre de sa vision dans
l’histoire humaine. Elle fonde la Congrégation des Religieuses de l’Assomption,
le 30 avril 1839, à Paris, dans un petit appartement proche de la paroisse Saint-Sulpice,
15 rue Férou.
La lettre qu’elle écrit à l’abbé Gros deux ans plus tard exprime la façon dont
elle est enracinée dans son temps :
La pensée qui a présidé à la fondation de cette oeuvre est une pensée de zèle,
et c’est là ce qui a déterminé ma vocation. Fille d’une famille malheureusement
incrédule, élevée au milieu d’une société qui l’était plus encore, restée à
15 ans sans ma mère, et ayant eu par le hasard des choses et l’effet de ma position
beaucoup plus de relations et de connaissance du monde qu’on en a ordinairement
à mon âge, j’avais pu comprendre et sentir tout le malheur, chrétiennement parlant,
de la classe de la société à laquelle j’appartenais,... Il me semble que toute
âme qui aime un peu l’Eglise, et qui connaît l’irreligion profonde des trois-quarts
des familles riches et influentes de Paris, doit se sentir pressée de tout essayer
pour tâcher de faire pénétrer Jésus Christ parmi elles. [7]
Elle porte un regard d’Espérance sur son temps et, à la différence
de certains courants spirituels et religieux d’alors, elle considère
le monde comme lieu de révélation et de gloire de Dieu. Cette
manière de voir qui s’apparente à une contemplation, loin de l’extraire
du monde, la pousse à l’aimer comme Dieu l’aime : Pour moi, j’ai peine
à entendre appeler la terre un lieu d’exil ; je la regarde comme un lieu
de gloire pour Dieu, puisqu’Il peut recevoir de nos volontés libres et
souffrantes le seul hommage qu’il ne trouve pas en lui-même... [8]
Elle comprend que Dieu a un projet pour le monde et que chacun est appelé
à y collaborer :
Je crois que chacun de nous a une mission sur la terre...
...La fin d’une telle religion n’est pas de nous attacher seulement à
chercher par tous les moyens notre béatitude éternelle, mais de
nous attacher aussi à chercher en quoi Dieu peut se servir de nous pour
la diffusion et la réalisation de son Evangile. [9]
La lumière de la foi chrétienne est source de cohérence.
Marie Eugénie croit aux conséquences terrestres de l’Evangile
s’il est vécu, et en son pouvoir de transformation de la société.
Elle pressent que si ses contemporains ne collaborent pas au projet de Dieu,
c’est plus par ignorance que par malice. Il s’agit de comprendre ce temps et
d’éduquer les jeunes dans une perspective chrétienne, accordée
à l’Evangile :
Ce qui manque... aujourd’hui... ce sont des ordres religieux en rapport avec
les caractères, les esprits, et je dirais même, les forces physiques
de notre temps. [10]
Elle a confiance en la capacité de la femme d’apporter cette transformation
:
Vous verrez que les femmes croient être dans les familles pour en assurer
la fortune, presque jamais l’honneur et la droiture, elles que le ciel avait
faites éducatrices du monde. [11]
Au lieu de se désoler seulement de cet état de fait, Marie
Eugénie s’emploie à le modifier en inculquant, par l’éducation,
un esprit social chrétien qui corrige la superficialité qu’elle
dénonce : Le but de l’éducation, c’est qu’une fois entrées
dans le monde, elles soient des femmes chrétiennes capables de porter
les pensées, les sentiments, les habitudes chrétiennes à
l’intérieur d’une famille. [12]
L’intelligence doit être formée de telle manière qu’elle
anime la volonté et lui donne une direction. Que l’on agisse selon la
raison et que l’on ait des raisons d’agir :
Nous avions toutes expérimenté les inconvénients d’un enseignement
s’inspirant d’un principe divers, mondain ou anti-catholique. Ce n’était
cependant pas qu’on eût dans notre éducation un parti pris d’éloigner
le nom de Dieu et de ne pas vouloir mettre la religion comme fondement de notre
enseignement ; mais les convictions manquaient, on lisait des livres de toutes
espèces, on avait des professeurs de toutes croyances,... [13]
Sa réflexion sur son expérience personnelle, sur les besoins du temps, ainsi
que sur les causes du divorce croissant entre la foi et la raison l’ont conduite
à choisir l’éducation comme réponse aux défis de son temps.
Marie Eugénie était convaincue que son projet était la cause de Dieu. Sa foi
lui donna non seulement l’audace mais aussi l’endurance, non seulement l’énergie
de faire, mais aussi la force de faire face à l’incompréhension, l’opposition
et même la persécution. Elle avait de la patience lorsqu’elle était confrontée
à la lenteur des personnes et au poids des institutions. Sa foi et son amour
du Christ lui ont permis de faire l’unité, son obéissance à la volonté de Dieu
et le sens d’un appel, ont gardé son regard fixé sur le but. En 1841, elle écrit
au Père Lacordaire :
Les membres de cette Eglise, je ne les connaissais pas, je rêvais en
eux des apôtres, je devais plus tard y trouver des hommes. [14]
Son intuition et
son expérience de la vraie nature de l’Eglise lui ont permis de toujours
y voir le Christ, Bon Berger.
In L’éducation à l’Assomption, Texte de référence,
Paris 1998
Premier chapitre
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